1917-1939 l'exil

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le bateau Rion

 

 

L'exil des militaires

Après trois ans de guerre, l'empire russe est à genoux, des révoltes éclatent de toutes parts. Le 25 février 19171, à Petrograd, une immense manifestation est réprimée dans le sang et un grand nombre de soldats pactisent avec les insurgés.

Le 5 mars 1917, Nicolas II est contraint d'abdiquer. Un gouvernement provisoire se met en place autour du prince Lvov, puis de Kérenski.

Le 13 avril 1917, Lénine revient en Russie et organise la lutte Révolutionnaire qui mène le 25 octobre 1917 au putsch bolchevique. Le gouvernement de Kérensky est renversé et un nouveau pouvoir est mis en place autour de Lénine et de Trotski. Les bolchéviks installent un « communisme de guerre ». Les libertés promises peu de temps auparavant sont supprimées, ainsi que toute tendance politique autre que le parti bolchévik.

La guerre civile commence dès la fin de l'année 1917 et oppose l'armée rouge et les armées blanches, rassemblant différents courants qui rejettent le nouveau pouvoir en place : monarchistes, monarchistes-constitutionnels, constitutionnels-démocratiques, socialistes-révolutionnaires, divers groupes anarchistes et autres tendances Révolutionnaires. En 1920 et en 1921, l'armée rouge est victorieuse sur les fronts du nord et du sud. 

Les armées blanches capitulent et doivent organiser l'exode. Le général Wrangel, aidé par la France et la Grande Bretagne, prépare l'évacuation de 150 000 civils et militaires au départ de ports de la Mer Noire 2.

Cent cinquante bateaux sont affrétés et un certain nombre ont pour destination finale le Brésil. L'un de ces bateaux, le Rion, subit une grave avarie et doit fait escale en Méditerranée, là où l'on veut bien l'accueillir avec trois mille personnes à bord. Plusieurs centaines de personnes débarquent à Ajaccio3 et à Toulon en juillet 1921. Des soldats russes trouvent ainsi refuge en Corse, dans le sud de la France et dans les Alpes Maritimes. Les blessés sont pris en charge par la Croix-Rouge russe et d'autres associations caritatives privées. 

Bizerte est un port militaire français

   C'est une ville cosmopolite au nord de le Tunisie encore sous protectorat français à l'époque.  L'exode russe à Bizerte est représentatif de cette époque. Les conditions de vie sont si difficiles dans les camps de réfugiés russes à Constantinople que la France accepte d'évacuer à Bizerte une partie de cette population, à bord de trente trois bateaux de la flotte russe. Ces réfugiés ont pour la plupart un lien avec ces navires, ils sont officiers de marine ou matelots ou femmes et enfants de marins. Tant bien que mal, cette population tente de survivre dans un environnement difficile.

   Après les premiers temps de quarantaine, les exilés restent sur des bateaux transformés en véritables petite villes flottantes russes, avec des commerces, des écoles. D'autres exilés sont dispersés dans des camps. Celui de Sfayat devient rapidement un village russe doté d’une église et d’une cantine qui fournit des repas à tous les habitants. Une éolienne, la 1ère en Afrique du Nord, est créée pour fournir l’électricité. 

   La brillante école navale de Nicolaïèv réouvre en 1921 dans le fort de Bizerte où des professeurs poursuivent leur enseignement. La continuité est assurée : sur les 394 élèves formés durant les cinq années de l’existence de l’École, 300 en sortent diplômés. 

   Le 28 octobre 1924, la France reconnaît la Russie soviétique, les éxilés russes deviennent alors apatrides. Le maintien d’une force armée anti bolchevique sur le sol français n’est plus acceptable. L'URSS aimerait récupérer les bateaux, mais devant le refus soviétique de rembourser les emprunts russes, la France garde les navires, les vend ou les abandonne dans le port de Bizerte.4

   Beaucoup d'exilés quittent Bizerte, à ce moment-là ou en 1956, l'année de l'indépendance de la Tunisie. Ils tentent de refaire leur vie ailleurs. Certains sont enterrés dans le cimetière orthodoxe de Nice après s'être installés dans les Alpes maritimes.

L'exil des civils :

La Révolution, puis la guerre civile, provoquent l'exode massif de centaines de milliers de Russes, toutes tendances politiques et sociales confondues. L'expression «Russes Blancs» désigne en réalité de manière générique l'ensemble de l'émigration russe des années 1920. 

Il y a peu de départs au tout début de la Révolution, seuls quelques aristocrates ou personnes politiquement engagées se réfugient à l'étranger « le temps de laisser passer l'orage ». 

Au début de la Révolution, certains membres de l'intelligentsia sont prêts à participer au nouveau gouvernement car un certain nombre de Russes citadins et éduqués souhaitent de profonds changements pour leur pays. Mais, très vite, le régime se radicalise et élimine toutes autres tendances politiques et culturelles. L'exil devient pour beaucoup la seule issue possible. L'exode s'explique également par les conditions de vie très difficiles en Russie à cette époque, famine, arrestations, exécutions sommaires...

Plusieurs centaines de milliers d'émigrés arrivent en France. En 1921 est créé le Haut-Commissariat aux réfugiés russes sous l'égide de la Société des Nations (SDN). Pour la première fois des exilés sont pris en compte de manière officielle. Cette institution, avec l'aide de la Croix-Rouge, tente d'organiser la répartition et la prise en charge de ces réfugiés dans différents pays.

 Passeport Nansen  Le docteur Nansen, célèbre explorateur et diplomate norvégien prend la tête de cet organisme. Mis en place en 1922, le "passeport Nansen" permettra à ces apatrides de circuler librement dans les pays qui l'ont reconnu.5

 Certains russes en exil ont des revenus, mais la plupart sont sans argent et doivent trouver une activité pour survivre. Ils travaillent dans de nombreux secteurs : les usines automobiles, les taxis, les mondes du spectacle, du cinéma, de la mode et de la couture. Beaucoup acceptent n'importe quel emploi : manœuvres, travailleurs agricoles, employés, vendeurs, ouvriers dans tous les secteurs de l'industrie …

La France accueille ces étrangers dans les années vingt, car on manque cruellement de main d'œuvre après les ravages de la guerre. Mais, dès la crise de 1929, de nombreuses voix s'élèvent pour que soit mieux contrôlée cette émigration.

Certains émigrés russes choisissent la Côte d'Azur qu'ils connaissent bien. À la veille de la première guerre mondiale, trois mille d'entre eux venaient en villégiature dans les Alpes Maritimes.

Les Russes blancs de la Riviera appartiennent souvent à l'aristocratie, à l'armée ou à l’intelligentsia. 

Ces notables s'impliquent dans de nombreuses organisations caritatives d'aide aux réfugiés. De nombreux lieux d'accueil sont ouverts sur le littoral, ainsi que des centres de vacances, lieux de repos qui permettent aux réfugiés disséminés dans toute la France de venir en vacances. 6


1 Selon le calendrier Julien.

2 Soixante-dix ans d'émigration russe 1919-1989, Nikita Struve, Fayard, pour une histoire du Xxème siècle , 1996, p 12-16

3 kalinka-machja.com/DE-LA-CRIMEE-A-LA-CORSE-L-ODYSSEE-DU-NAVIRE-RION, article de Jean Maïboroda

4 Les russes à Bizerte : de la Tunisie à la France, les étapes d’une intégration contrariée, Hélène Ménelgado
Cahiers du MIMMOC n° 15, 2015

5 Catherine Gousseff, l'Exil russe, la fabrique du réfugié apatride, CNRS éditions, 2008, pp 51-53, 75-82

 Le Mercure de France du 15 mai 1922 ► Blés d'automne (RetroNews)  Blés dautomne